x

SEI IN > VIVERE FERMO > CULTURA
articolo

L'état de grâce

45' di lettura
360

di Michele Peretti
redazione@viverefermo.it


Une patience engagée.

Née à Paris d’une mère française et d’un père sénégalais, Sylvie Kandé est l'auteure de trois collections de poésie publiées chez Gallimard. Lagon, lagunes. Tableau de mémoire (2000) a été postfacé par Édouard Glissant ; La quête infinie de l’autre rive. Épopée en trois chants (2011) a reçu le prix Gracia Vincent et Gestuaire (2016), le prix Louise Labé. La quête infinie de l’autre rive est publié en allemand par Matthes & Seitz et en anglais par Wesleyan U. Press.

Ses travaux de recherche ont trait à la complexité des conversations entre l’Afrique et l’Europe, l’Afrique et ses Diasporas ainsi qu’au métissage et aux utopies postraciales. Sylvie Kandé vit et travaille à New York. Elle enseigne en tant qu’Africaniste à SUNY Old Westbury.

Questions:

Les trois adjectifs qui vous décrivent le mieux ?

Je vais peut-être vous laisser le soin de les trouver. Avec sa faculté d’aller à l’essentiel, l’adjectif exige une distance entre instance décrivante et sujet/objet décrit que je ne peux évidemment pas avoir avec moi-même. Je préfère donc me définir en verbes, c’est-à-dire en actions dont voici un (peu innocent) échantillon :

  • Lire. Je lis beaucoup et scrupuleusement, à la virgule, en ne négligeant ni introductions ni notes de bas de page. Je me souviens de mes lectures et les revisite périodiquement : elles me nourrissent chaque fois un peu différemment. De fait, les livres fondent un grand nombre de mes relations : ils fournissent des sujets de conversation, de dispute parfois, et offrent des modèles de comportement ou des clés pour analyser l’ordinaire et l’extraordinaire. En entendant par exemple Serge Gainsbourg déclarer que son oeuvre était nourrie par son désir de retourner “à la pureté de son enfance”, j’ai immédiatement songé au superbe roman d’Alain-Fournier, Le grand Meaulnes. Samba Diallo dans Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane m’a permis de comprendre sans plus juger une personnalité auto/destructive que j’ai longtemps côtoyée.

  • Réciproquer. Depuis longtemps, je m’intéresse à la notion de décroissance qui propose une alternative au modèle de surconsommation trop souvent confondu avec la réussite. Avec la poétique de la Relation, Édouard Glissant nous invitait à dépasser l’étroitesse des définitions identitaires individuelles et la belligérence inhérente aux désignations de groupe, pour nous émerveiller de l’imprévisible, de l’insoupçonné dans le flot des rencontres entre peuples. En ce sens, ce visionnaire proposait un nouvel humanisme dont le principe serait l’échange infini entre consciences et corps qui improvisent une nouvelle histoire. Quelque part, les philosophies des peuples premiers des Amériques (selon la connaissance livresque que j’en ai) vont encore plus loin, puisqu’elles insistent sur la parenté de toutes les formes d’existence. Des alliances symboliques, des échanges de substance ou d’essence se produiraient sans cesse entre minéraux, plantes, animaux et personnes humaines, et pour que l’harmonie du monde se maintienne, ces relations doivent se perpétuer sous le signe de la réciprocité. C’est ainsi qu’en hommage à ma grand-mère qui aimait la verveine, j’en cultive sur ma fenêtre et, à chaque feuille prélevée en prévision de ma tisane d’hiver, ma gratitude va à la plante. Non seulement pour son parfum mais pour le lien qu’elle noue avec une défunte qui continue de pousser en moi et de guider certains de mes comportements. Plus généralement, la notion de réciprocité remet en cause le droit à la consommation et son exercice qu’une élite revendique sans état d’âme.

  • Prendre soin. L’expression dénote tant empathie que souci du détail, deux notions qui me sont chères. Pour reprendre l’expression d’Aimé Césaire, je me sens souvent “poreu[se] à tous les souffles du monde”, sensible donc à des riens et vulnérable à ce qui m’advient. Un mot peut assombrir une de mes journées, un autre me libérer temporairement de la pierre que, pareille à Sisyphe, je roule à perpétuité. L’empathie, ça tourmente aussi, ça pousse à sortir de soi. Lorsque j’ai compris que la Méditerranée était devenue ce que Roberto Saviano a plus tard appelé dans En mer, pas de taxis (Gallimard, 2021) “l’une des plus grandes fosses communes au monde”, je me suis mise à écrire La quête infinie de l’autre rive. Épopée en trois chants. Cette néo-épopée chante l’héroïsme de ceux qui partent en mer au péril de leur vie, que ce soit sous la conduite de l’empereur malinké Aboubacar II au début du 14ème siècle, ou bien aujourd’hui, afin de recouvrer, avec la possibilité de pourvoir et de prendre soin, leur dignité d’hommes et de femmes. L’empathie, plus que la “suspension de l’incrédulité”, c’est encore cette disposition particulière qui permet un autre type de voyage —entrer dans un texte, dans un poème. C’est une antidote à des formes d’étiquettage et de censure hâtives qui éteignent l’étincelle née de “limer son esprit à celui d’autrui”, comme l’écrivait Montaigne, lui-même grand amateur de voyages.

Votre mot préféré?

Le mot qui est parfaitement à sa place, en ceci qu’il bouleverse les conventions et fait voir autrement. On en a un exemple frappant avec “Et caetera”, le poème de Léon-Gontran Damas à l’origine de la censure qui a frappé le recueil Pigments (Présence africaine, 1972). “Et caetera” enjoint aux Tirailleurs Sénégalais de “foutre aux ‘Boches’ la paix”, mais non sans avoir rappelé la collaboration des troupes coloniales dans la “pacification” de l’Afrique et le prix exorbitant qu’elles ont payé en participant à un conflit international en subalternes. Loin d’être une incitation à déposer les armes contre le nazisme, le poème est un appel à examiner l’agence historique de toutes les formes de “mimétisme” en contexte colonial, pour reprendre l’expression d’Homi Bhabha.

Je retrouve un écho de cette ironie amère dans le poème de Ludovic Janvier, “Du nouveau sous les ponts”, publié dans son recueil de 1987, La mer à boire. Il y fait allusion aux noyades du 17 octobre 1961 quand des “Algériens français sur le soir envahissent/de leur foule entêtée les boulevards ils n’aiment pas/ce couvre-feu qui les traite en coupables”. Ici, Janvier reconnote radicalement le concept romantique des “ponts de Paris”, comme Senghor l’avait fait dans l’eulogie des Tirailleurs Sénégalais qui ouvre son recueil Hosties noires (Seuil, 1949) : “Car les poètes chantaient les rêves des clochards sous l’élégance des ponts blancs/ Car les poètes chantaient les héros, et votre rire n’était pas sérieux, votre peau noire pas classique.”

Qu'est-ce que la poésie d'après vous?

Voilà donc ce que peut la poésie : s’écarter des sentiers battus, observer, recueillir, et se faire, comme le disait Saint John Perse, “la mauvaise conscience de son temps”. Il y a bien sûr un prix à payer pour cela, et c’est le sens de l’apostrophe d’un autre très grand poète, Noël X. Ebony qui écrit dans son recueil Déjà vu (Ouskokata, 1983) : “mais poëte quel mérite étant île à n’être point mouillé”.

La poésie vit de la langue qu’elle s’attache à créer, à l’écart des jargons qui excluent et de la communication qui aseptise. En cela, elle peut être aussi bien conservatrice que prophétique ; quoiqu’il en soit, elle nous invite à repenser le pouvoir des mots à informer, déformer, réformer notre monde, et à y faire sonner notre voix. Il y a quelques années, j’avais participé à une enquête menée par Jean-Michel Maulpoix qui est parue sous le titre La poésie pour quoi faire ? (PU Paris Ouest, 2011). Ma conclusion me convient toujours : “On se croise, on cause : en fin, que reste-t-il du désir d’être ensemble ? Des images et des mots qui lentement sédimentent et qui, mieux qu’un sablier, marquent le passage du temps. La poésie pour quoi faire ? Mais d’autres poèmes, évidemment.” La poésie crée de la poésie et plus que jamais, nous avons besoin de cette beauté exponentielle.

Le mot que vous détestez?

Le mot “race”, qui n’est pas attesté avant le 16ème siècle, a été inventé à fin de justifier l’injustifiable, la traite esclavagiste transatlantique : il est détestable. Le concept qu’il désigne a scindé l’humanité en catégories artificielles et hiérarchisé tout l’ensemble au détriment de ceux et celles qui portent jusqu’aujourd’hui ce que W.E.B. Dubois a appelé le “badge de la couleur”. L’invention de la race a permis de naturaliser des différences, qui n’étaient que sociales et contingentes, entre dominants et esclavisés. À la suite de quoi nous avons appris à lire le monde en fonction de ces différences perçues comme biologiques. Même si la science a finalement reconnu qu’il n’y a aucun marqueur biologique de race, beaucoup continuent de s’imaginer qu’on peut distinguer visuellement l’identité “raciale” des individus et en tirer des conclusions quant à leurs aptitudes et à leur moralité. Les institutions — la police, entre autres — se sont parfois évertuées à châtier l’Afrique en certains d’entre nous et/ou à transformer quelques élus en exceptions qui confirment leur vision binaire, biaisée de l’humain. Souvent même, cette détestation de la dite couleur, internalisée, devient détestation de soi, auto-chosification. Révoltant de découvrir dans certaines fictions africaines ou caribbéennes des portraits de personnages dont le corps est assimilé à des denrées alimentaires : peau d’un noir chocolat, teint café-au-lait, et j’en passe.

Pour moi, il est de la plus grande urgence de faire advenir une nouvelle révolution copernicienne, en réapprenant à notre regard, plus d’un siècle et demi après l’abolition de l’esclavage, à voir les autres sans recours au prisme de la race. Cette conviction ne me dispense nullement, bien sûr, de combattre le racisme sous toutes ses formes — ce que je m’attache à faire en tant que mère, enseignante, chercheuse et poète. Dans La quête infinie de l’autre rive par exemple, je rejette délibément le vocabulaire conventionnel utilisé à propos de l’Afrique (chefs, cases, tam-tams, etc.) et le remplace par des expressions tirées de l’ancien français puisque le contexte du récit s’y prête. Toutes les représentations potentiellement exotiques s’en trouvent changées, décolonisées en quelque sorte.

Quand êtes-vous venue à l'écriture et à la traduction?

Voilà là deux questions différentes. Pour ce qui est de la traduction, je pense qu’elle a “toujours déjà” fait partie de ma vie. Membre de plusieurs communautés qui trop souvent ne se voient qu’au travers de leurs différences, j’ai longtemps fait la “mouche du coche”, bourdonnant auprès des uns et des autres dans l’espoir que chacun remette en cause ses a-priori et sorte de l’ornière du préjugé. Entre traduire, en réponse à l’ignorance loquace, ce que je connaissais de l’Afrique (ou de la France, ou de l’Amérique !) par ma famille, mes lectures et mes séjours, et tenter d’illuminer la beauté et la force de textes aimés dans une langue autre que l’originelle, il n’y a pas de solution de continuité, me semble-t-il. Si je tire énormément de plaisir de la lecture minutieuse et de la trituration des mots indispensables à la traduction, cet exercice me permet également de servir l’histoire des idées et la littérature. J’ai récemment traduit en anglais pour la revue Consequence un long extrait du récit autobiographique de Françoise Thiry, Sous le rideau, la petite valise brune (M.E.O, 2017), dans lequel elle raconte sa remontée difficile de l’enfer de son enfance. Car, enlevée à sa mère, elle est envoyée à Bruxelles, en compagnie d’autres enfants métis du Burundi et adoptée, à la veille des indépendances, par une famille belge. J’ai ainsi contribué à amplifier une expérience singulière de métissage dans l’histoire coloniale, et par la même occasion, à mettre à la disposition du lectorat anglophone un passage dont les qualités littéraires sont indéniables.

Pour ce qui est de ma venue à l’écriture, c’est qu’ayant beaucoup lu et avec grande passion, je ne trouvais pas, dans le canon, trace de mon propre vécu. Ce qui s’en rapprochait le plus, c’était le roman de Marie Ndiaye, En famille (Minuit, 1991) qui dépeint avec sensibilité, humour et beaucoup de classe le trouble que jette le métissage dans une ville provinciale. Alors que j’organisais un colloque sur le métissage à NYU, j’ai commencé à écrire Lagon, lagunes. Tableau de mémoire, afin d’évoquer librement toutes les émotions liées à mon expérience, irrecevable dans un contexte académique qui reste mal à l’aise avec le corps. Édouard Glissant, qui en a écrit la postface, m’a fait promettre de continuer à écrire. J’ai tenu parole.

Écrivez-vous tous les jours?

Oui, j’écris tous les jours, mais pas nécessairement ce que je souhaiterais écrire. Certains de mes projets languissent tandis que je rédige des notes administratives, des courriers pour faire valoir mes droits, ou encore de vaines demandes de bourses d’écriture. Heureusement, une large portion du travail d’écriture littéraire se produit justement lorsqu’on n’écrit pas. Dans un entretien avec Christiane Seydou sur France Culture, le poète-slamer Souleymane Diamanka explique que pour lui, la composition commence dans le “nulle-part” et la rêverie occasionnés par le voyage. Mettre trop tôt sur le papier une idée ou un mot les empêcherait de s’étoffer, de se charger de la patine que leur donne le passage du temps, ajoute-t-il en substance.

Pour ma part, je laisse effectivement toujours à mes textes le temps de mûrir et je les corrige ad infinitum. D’ailleurs, si l’occasion m’est donnée de les revoir après publication, je le fais volontiers, en fonction de mes nouveaux questionnements esthétiques. Il y a peu, on m’a demandé de rassembler des textes pour une anthologie en allemand. Cela a été pour moi l’occasion d’apporter quelques modifications aux poèmes sélectionnés les moins récents. Aujourd’hui, je suis en effet revenue à une conception quasi-antique, quasi-médiévale de la lecture, évitant autant que faire se peut la ponctuation, surtout en poésie. Car il me semble que la versification, le jeu des mots et des sonorités permettent à l’expression de respirer, sans qu’il y ait besoin d’alourdir ces moments d’un signe. Sans ponctuation, les lecteurs ont aussi une liberté plus grande de se mouvoir dans le texte et de l’interpréter.

Le meilleur endroit pour écrire?

C’est une retraite, un lieu (mais peut-être plus encore un état) de réclusion où je ne me sente pas observée, et où ma liberté d’écrire naît paradoxalement d’une situation choisie de confinement. Ailleurs, je ne peux que jeter des notes sur le papier. Je considère cette possibilité de m’isoler comme une victoire personnelle, en ce sens qu’elle me vient d’un certain nombre de privilèges acquis de haute lutte : autonomie de mes enfants, revenus stables et emploi du temps assoupli – toutes choses qui me font une “chambre à moi” pour reprendre l’expression de Virginia Wolf. Cependant, je suis ravie d’être interrompue par toutes les manifestations de la vie qui pénétrent ma retraite : Michele m’invite à une interview, mon fils me parle d’un débat sur TikTok, une amie me téléphone pour prendre de mes nouvelles, une dispute éclate dans la rue, une lecture pour un cours s’impose, mon chat vient me faire des mamours – tout cela est quelque part essentiel et nourrit mes textes.

Si recluse que je sois, je ne pourrais pas écrire sans l’“état de grâce” qui m’advient parfois. Là encore, mieux vaut être seule quand il s’agit d’accueillir l’expérience, de hurler de triomphe ou de frustration, selon que je parviens à la transposer sur la page ou non.

Qui est votre premier lecteur?

De la même façon, je n’aime pas partager mes brouillons à cause de leur tremblé, de leur fragilité qui reflètent, on le comprend, ma propre vulnérabilité, l’inachevé de moi-même en cours de travail. Lorsque je suis convaincue que le texte “tient”, alors je l’envoie à mon éditeur qui est aussi mon premier lecteur.

Avez-vous un rituel?

Ma vie est à l’image d’un mobile de Calder. Je ne peux donc me permettre d’avoir des manies (que vous appelez joliment “rituels”) et ne veux d’autres contraintes que celles que j’assume déjà. Pour écrire, j’attrape le peu de temps qu’il me reste au milieu de nombreuses autres occupations, relationnelles et alimentaires, et je tente de faire le vide en moi et autour de moi pour une heure ou deux. Si je saute dans le métro, je fais des relectures partielles, et si je conduis, la musique me ramène à mon texte en cours. Les idées qui m’arrivent, je les note au dos d’enveloppes, sur les portes des placards ou les murs de la pièce où je me trouve, afin de pouvoir les reporter sur mon manuscrit au moment opportun.

Quant aux rituels sociaux, il m’est très difficile de les observer. J’oublie les dates importantes du calendrier, m’installe le plus souvent à l’écart pendant les fêtes, et lis pendant les pique-nique de parents d’élèves ou les cérémonies de fin d’année. Dès que le cercle des convives s’élargit, je ne sais plus raconter une anecdote et ne parviens pas à adopter le ton juste pour engager la conversation : je me trouve peu pertinente, voire pédante ou outrancière. Végétarienne en transition vers le véganisme, je suis rarement invitée à manger chez des amis. Et chez moi, toute table se transforme en bureau de sorte que le rituel du repas ne peut s’accomplir, faute de place et, au fond, d’envie de s’attabler pour festoyer : c’est une compétence qui me manque.

J’ai certainement des habitudes, de bonnes et de mauvaises. La première, c’est de tout abandonner, même pour quelques instants, lorsqu’un texte m’habite et veut être écrit. J’imprime cent fois ma version en cours et la relis chaque fois à haute voix. Pour finir, j’enregistre : tout ce qui ne sonne pas correctement est éliminé, retravaillé. Et puis je réimprime et relis. Tiens, en voilà une vraie manie !

Que trouve-t-on sur votre table d’écriture?

Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie”, écrivait Lautréamont. Elle est belle de cette manière, ma table d’écriture, avec cet amoncellement surréaliste, ce chaos fertile qui la caractérisent. On y trouve, par exemple, du vernis à ongle, une plante de tamarin, des factures, des photos, deux masques médicaux, un savon indien qui me sert d’encens, un stylo-plume que j’adore et pour lequel j’ai acheté du papier-buvard, des stylos-billes qui disparaissent régulièrement, trois tasses de café, une boîte recouverte de cuir ouvré que j’ai rapportée du Niger, des post-it de plusieurs couleurs, un foulard, un serpentin pour amuser mon petit-fils, mon portable, des cartes de voeux que j’ai bien l’intention d’envoyer même si nous sommes déjà en mars, et bien sûr des livres.

Deux étagères derrière l’ordinateur rehaussent ce bureau et abritent plus de livres encore et plus de dossiers, d’autres photos, notamment celle d’une amie très chère, la photographe et auteure Renée Colin-Noguès, des feuillets de la dernière importance, un serre-tête et un petit flacon d’huile de karité. Au rayonnage le plus haut, hors de portée pour le chat, s’accumulent quelques objets d’art de petite taille qui me sont chers, une sculpture du Zimbabwe, un vase d’Antigua, un masque “blessé” que j’ai rafistolé maintes fois. Et aussi mon chéquier, le carnet où sont inscrits mes codes dits secrets, une agrafeuse, une boîte où j’ai rassemblé mes clés USB.

Sous mon clavier, il y a des notes que j’égare souvent et retrouve parfois : choses à faire, noms de personnes à contacter, références de livres à lire, etc.

Sur le mur auquel fait face mon bureau, il y a une immense carte du Sénégal, jaune et ocre. J’y vois le nom de villes que je connais —Dakar, Saint-Louis, Diourbel — mais aussi des lieux tels que Ziguinchor où habitait mon grand-père et le lieu de naissance de mon père, l’île de Carabane.

Parfois j’aimerais que ma table soit vide et sans histoires mais au fond, je préfère le touffu au stérile.

Et en relisant, au hasard d’une émission glanée sur France Culture, “Notes concernant les objets qui sont sur ma table de travail” de George Perec, je m’aperçois de certaines convergences entre nous sur le sujet. Même si nos objets sont différents, ils servent la même fonction — se raccrocher au temps, nourrir l’imaginaire, tenir chaud au coeur, et suggérer d’autres chemins de vie im/possibles. Nous partageons aussi une vraie incapacité de finir d’inventorier (“on oublie toujours quelque chose, on est tenté d’écrire etc., mais justement, un inventaire, c’est quand on n’écrit pas etc.”), ainsi que le désir de garder baroque le lieu où nous passons tant d’heures : “Parfois je souhaiterais que [ma table de travail] soit la plus vide possible”, écrit Perec. “Mais le plus souvent, je préfère qu’elle soit encombrée, presque jusqu’à l’excès” (Penser/Classer. Seuil, 2003).

Écoutez-vous de la musique en écrivant?

La musique, je l’écoute intensément ou je la danse, ce qui n’est pas vraiment compatible avec la concentration requise par l’état d’écriture. La musique que j’aime est à la fois éclectique et très spécifique : citer un genre ou un musicien que j’aime serait injuste pour les autres. Je ne me risquerais pourtant à dire que le jazz compte tout particulièrement pour moi. J’en écoute depuis l’enfance puisque ma mère adorait le “vieux jazz” qui passait à l’époque pour une musique africaine. J’ai peu à peu diversifié mes prédilections et approfondi non seulement l’histoire du jazz mais ses confluences avec littérature et poésie. J’ai enseigné un cours à NYU sur jazz et littérature francophone, rédigé un essai sur le même sujet, quoique dans une perspective différente, après un séjour des plus fructueux à la Hogan Archive de New Orleans. Depuis, je travaille souvent avec Franck Medioni sur des écoles, des musiciens particuliers, ou sur la littérature du jazz. À son invitation, j’ai écrit sur Keith Jarrett, Miles Davis, Thelonius Monk entre autres, et j’ai participé à un documentaire ARTE sur Charlie Parker.

J’espère avoir bientôt l’occasion d’écrire sur des talents contemporains, tels qu’Elizabeth Kontomanou ou Ray Lema qui, en collaboration avec Laurent de Wilde, vient de sortir un magnifique album, Wheels.

Qu’est-ce qu’une journée réussie d’écriture?

Je n’ai guère le loisir de travailler longuement sur le même texte, puisque je prends soin des autres — qu’il s’agisse de mon plus jeune fils qui, à son âge, a plus de questions que de réponses, d’étudiants à former ou d’amis qui me confient leur manuscrit ou leur livre et auxquels je dois rendre compte de ma lecture. Serait-ce même bénéfique de passer un demi-journée, une journée entière sur le même projet ? Mon degré de concentration est tel quand j’écris que demeurer dans cet état au-delà de deux heures me semble une gageure.

Pour moi, la réussite en matière d’écriture n’est ni quantifiable ni permanente. Elle m’intéresse d’ailleurs moins que le parcours qui mène à l’achèvement d’un simple fragment, les difficultés à résoudre et les inévitables défaites du langage.

Quels sont les auteurs qui ont marqué votre existence?

Ils sont innombrables et c’est d’ailleurs ce que j’avais voulu signifier avec les citations entre crochets qui parsèment mon Lagon, lagunes. Certains me l’ont reproché, sans voir qu’il s’agissait d’illustrer visuellement le principe énoncé par Julia Kristeva selon lequel tout texte est une mosaïque de textes.

Ma bibliothèque intérieure est large et diverse, elle s’organise autour de pôles thématiques, tels que traite transatlantique, anthropologie, théâtre en français, Sierra Leone, littérature de femmes, poésie, portugais brésilien, philosophie, etc. qui sont connectés les uns aux autres de la façon que je sais. Ainsi, être à la fois “de l’Afrique” et Africaniste m’a permis d’être une meilleure humaniste qui peut aujourd’hui affirmer que : “humani nihil a me alienum puto”. J’ai commencé par étudier à l’école les auteurs canoniques et les ai aimés, surtout Artaud, Baudelaire, Lautréamont, Mallarmé et Proust, puis j’ai lu tous les textes de la Négritude qu’heureusement mes parents possédaient. La critique de la Négritude a poussé mes reflexions vers la Caraïbe, notamment vers Glissant et, de proche en proche, vers la littérature postcoloniale, écrite en anglais ou en français. Je m’intéresse tout particulièrement à l’éco-critique et j’ai donc lu avec admiration Amitav Ghosh, Helon Habila, Alexis Wright. Mes cours m’ouvrent bien sûr des horizons insoupçonnés : en les préparant, j’ai retravaillé en détails James Baldwin, Pierre Bourdieu, Dipesh Chakrabarty, Toni Morrison, Alain Ménil, et al, et j’ai découvert Judith A. Carney, Ta-Nehisi Coates, Dan-El Padilla Peralta.

De mes lectures et de mes conversations, je tire maintes références et me reporte aux textes aussi rapidement que faire se peut. C’est ainsi que j’ai lu Ivan Jablonka sur cette nouvelle écriture de l’histoire qui emprunte quelques-unes de ses stratégies à la littérature — question passionnante pour moi qui ai une formation en histoire et en littérature. Je suis en train de lire L’amour la mer de Pascal Quignard après avoir écouté une superbe interview de lui sur France Culture, et Saharienne indigo de Tierno Monenembo pour avoir suivi un débat autour de son oeuvre que je connaissais partiellement.

Je suis insatiable dans mes lectures.

Quel type de professeur êtes-vous?

Toujours plein de doutes quant à l’exercice d’une parole publique. Et pourtant j’ai reçu en France une excellente formation, tant en classes préparatoires au lycée Louis-le-grand qu’à la Sorbonne, Paris IV et Paris VII. J’ai aussi à mon actif d’avoir formé quelques étudiants et étudiantes brillants qui ont poursuivi de belles carrières. Mes insécurités sont les séquelles de rebuffades liées au racisme, au sexisme et au préjugé de classe, subies tout au long de mon parcours : elles m’ont fragilisée.

À tort ou à raison, je me vois ces jours-ci comme une enseignante mal-aimée, peu comprise, et n’en tire aucune triste gloire. Il me semble que la pédagogie de type socratique que je tiens de mes propres professeurs ne séduit pas mes étudiants qui préféreraient des PowerPoints avec des réponses déjà formulées, ainsi que des tests courts à choix multiples. Une grande partie de mon travail consiste donc à leur donner confiance en leur capacité d’élaborer une opinion, pour autant qu’ils acceptent de plonger dans le texte proposé plutôt que de s’en tenir au premier article venu sur le net. Il y a un fossé évident entre ma passion inchangée pour les idées et leur désir d’obtenir une bonne note, un diplôme et un meilleur emploi — deux logiques qui, chacune, ont du sens. Mais je généralise sans doute indûment. Je reçois de temps à autre des lettres de remerciements d’anciens étudiants, ce qui m’encourage à ne pas renoncer à mes exigences en matière d’enseignement.

Pour qui écrivez-vous?

Pourquoi j’écris ? Tout d’abord pour les thèmes incarnés par des personnages qui surgissent dans mon imaginaire : je dois leur donner corps et parole, traduire mes visions en mots. J’écris en toute conscience du contexte historique dans lequel ces thèmes (métissage, immigration, environnement, etc.) s’inscrivent et en fonction d’une certaine optique, même si je prends soin de la nuancer. J’écris peut-être surtout pour apporter mon tribut à la langue, pour faire une oeuvre de beauté qui ne laisse pas indifférents les lecteurs et puisse transformer leurs représentations des autres.

Je n’écris qu’à propos de ce qui me tient à l’âme, et non parce qu’il faut publier régulièrement, faute de quoi, on serait oublié. Pour se faire un nom, il est plus efficace, m’a-t-on dit, de commencer par un roman, or j’ai publié trois recueils de poésie avant d’entreprendre un roman.

Je n’ai pas de lecteur idéal, mais une multiplicité de gens à l’esprit quand je relis mes textes. Il m’arrive souvent de réfléchir à la façon dont un passage sera perçu, et ce lectorat divers que j’imagine, outre la fierté que je tire de mes responsabilités esthétiques et morales, me sauve des compromissions.

A quel moment vous vient le titre ?

En général, il vient très tôt dans l’entreprise, ce qui me laisse à penser que j’ai déjà quelque part tout le projet en moi. Le travail consiste donc à découvrir ce que je me cache à moi-même, un troublant jeu de cache-cache.

Cela ne veut pas dire que j’évolue en autarcie, bien au contraire. Comme je l’ai dit, pour écrire, j’ai besoin de silence mais aussi de continuer à lire, à converser et à voyager, en somme à garder les fenêtres ouvertes : j’attrape une partie de toute cette matière au vol et la redistribue, la retravaille en fonction de ce que je sais déjà intuitivement du projet. Par exemple, alors que j’écrivais La quête infinie de l’autre rive, j’ai entendu à la radio une anecdote tragique, celle de la mort de cinquante dauphins, échoués ensemble, pour une raison inconnue, sur une plage du Sénégal. Ce drame a fait son chemin dans mon épopée, où les dauphins sont devenus une métaphore pour les barons malinké qui tentaient de débarquer en Amérique.

Une faute d’orthographe chronique ?

J’en fais relativement peu, ayant été formée à la dictée, un excellent exercice aujourd’hui un peu délaissé. Et l’apprentissage des lettres classiques m’a donné toutes les clés de l’étymologie. De plus, lorsque je fais une faute, je m’en souviens et me corrige, donc la notion de “faute chronique” m’est étrangère. J’apprends de mes erreurs, et si je continue à en faire, elles ne se ressemblent pas. C’est dire que les échanges que j’ai avec les correcteurs portent surtout sur certaines expressions que j’utilise, des africanismes ou des néologismes qui pourraient rendre une phrase ambiguë, sur le placement du texte sur la page, et sur quelques fautes de frappe.

Il m’est arrivé de retrouver une faute dans mes publications — journalistiques, si j’ai bonne mémoire — et c’était pour moi comme si mon texte n’avait plus aucune valeur. Je n’avais même plus envie de l’inscrire dans mon C.V. (que je tiens assez rigoureusement parce que c’est un condensé de mon histoire intellectuelle et littéraire). Heureusement, un ami m’a suggéré de ne pas en faire tant de cas : même Balzac en faisait, m’a-t-il dit, des fautes d’orthographe. Cela m’a convaincue : j’avais fait tellement de dictées sur des passages de Balzac que j’ai lu à une époque dans son intégralité !

Les qualités d’un bon écrivain?

Quelqu’un qui émerveille par sa langue, la sophistication de la structure de son projet, la puissance de ses métaphores et surtout qui froisse nos complaisances, dénonce nos compromissions avec l’idée reçue, la bibliothèque coloniale, le stéréotype de genre, etc.

Les choses sont évidemment très compliquées puisque de grands écrivains peuvent faire, de temps à autre, de mauvais livres, ou alors des livres fort intéressants mais qui ne seront appréciés que bien plus tard, dans un contexte où les questions qu’ils soulevaient toucheront davantage les lecteurs en raison d’événements contemporains, ou d’avancées théoriques littéraires. Aujourd’hui, il est certain qu’on ne retirerait pas à Yambo Ouologuem son Renaudot pour plagiat, n’est-ce pas ?

Je ne dirais pas que devant un texte littéraire, je m’abstiens de jugement, loin de là, mais ce que j’évalue surtout, c’est s’il a été écrit pour la postérité ou pour correspondre aux tendances du marché littéraire. C’est pourquoi j’admire Alberto Moravia, Marcel Proust, Khady Sylla, Tchicaya U Tam’si, Vercors, Marguerite Yourcenar, et tant d’autres dont le travail est embrasé par la passion de dire. Je crois comprendre que Césaire n’aurait pas fait grand cas de ses droits d’auteur sur le Cahier d’un retour au pays natal

Pour ma part, je m’efforce de transcender les positions politiques d’autres écrivains que je ne partage pas, en me concentrant sur leur projet littéraire. C’est une ascèse, reconnaissons-le, et un test de ma capacité à véritablement adhérer à la poétique de la Relation : d’ailleurs, un des plus beaux textes de Glissant concerne l’écrivain, immense et sudiste, William Faulkner.

Le son, le bruit que vous aimez?

Je me souviens d’un vieux Larousse qui appartenait à mon grand-père maternel, amoureux inconditionnel de la langue. Lorsqu’il y avait débat autour du sens ou de l’étymologie d’un mot, il sortait ce qu’il appelait le “juge de paix”. Le mot était cherché, la définition lue, et le dictionnaire refermé avec grand soin pour ne pas briser les fleurs qui y séchaient. Se produisait alors une sorte de délicieux roulement, à mesure que les pages en papier bible se remettaient en place, le tout suivi d’un claquement mou.

Cela reste mon bruit préféré, avec celui des pilons dans la fraîcheur matinale. À Dakar, où j’étais récemment, je ne les ai plus entendus. On m’a fait observer qu’aujourd’hui tout le monde avait un mixeur, bien entendu ! Quant au Larousse, je le garde, même s’il ne sert plus beaucoup, maintenant que toutes les définitions se trouvent commodément en ligne. Rien que pour ce bruit qui conjure une époque heureuse de mon enfance.

Le son ou le bruit que vous détestez?

Un son qui m’insupporte, c’est celui des armes à feu. Il m’est très difficile de regarder des films de guerre, des westerns ou des policiers, mais je m’y astreins quand il s’agit de classiques comme Apocalypse Now, une référence indispensable pour qui a lu Heart of Darkness de Conrad, ou Django Unchained, un autre très grand film qui déconstruit les stéréotypes du cinéma de plantation.

Le métier que vous n'auriez pas aimé faire?

J’ai ce rêve fou d’avoir les trois-quarts d’un grand appartement réservés à ma bibliothèque, avec des couloirs, des panneaux coulissants, des étagères vides en attente de nouveaux ouvrages — comme ce que l’on voit de la bibliothèque privée d’Umberto Eco sur Youtube ! Comme lui, j’ai mémorisé sans m’en rendre compte le contenu de ma (petite) bibliothèque, dispersée sur plusieurs pièces et je peux généralement retrouver sans fiche le livre recherché.

Paradoxalement, il me semble que je n’aurais pas aimé être bibliothécaire, tout au moins dans le sens conventionnel, “pré-pandémie”, du terme. En dépit de l’accès privilégié à un grand nombre d’ouvrages que j’aurais pu avoir, me sentir confinée des jours durant dans cet espace saturé de savoir m’aurait peut-être détournée de la lecture.

Je me serais aussi probablement heurtée à deux sources de frustration majeures. La première concerne la classification des ouvrages représentée par des cotes : il me semble que la nécessité de classer un ouvrage en restreint la portée et l’interprétation. Mettre de façon indifférenciée toute la littérature francophone dans un espace spécifique interrompt les conversations que ces textes veulent avoir avec la littérature française et internationale. Quel bel intertexte à établir par exemple entre Une si longue lettre de Mariama Ba et le poème de Benjamin Fondane “Lettre non-envoyée” publié dans son recueil Le mal des fantômes (Verdier, 2006) !

Sans l’Afrique francophone, que deviendrait le français?

Si je ne réponds pas directement à cette question, c’est qu’il est aussi hasardeux qu’heuristique de faire de l’histoire contrefactuelle. Le français contemporain n’existe qu’au travers de sa fréquentation de l’Afrique : il suffit d’étudier sa prononciation, son argot (“Trop” est une traduction directe du wolof où il exprime un superlatif absolu) et ses nouvelles expressions (“Tchiper”) pour s’en convaincre.

Ma seconde frustration tiendrait à l’absence de tous les ouvrages qui n’y seraient pas représentés. Pour un livre dans la bibliothèque, combien d’autres ont inspiré auteurs et lecteurs et n’y figurent pas ? Faute de pouvoir accumuler à l’infini (ce qui enrayerait rapidement la simple possibilité de conserver et de lire les ouvrages reçus), il faut donc se contenter des lacunes d’un lieu censé donner accès à la totalité du savoir.

Pour moi, l’imperfection de la bibliothèque, sa trop fréquente privatisation, son impermanence sont difficiles à accepter. Je passe donc beaucoup de temps à tenter de me procurer des livres auxquels je n’ai pas “droit”. Quant à l’incendie de la bibliothèque du musée national du Brésil, il m’a fait l’effet d’ une tragédie personnelle.

La plante, l'arbre, l'animal dans lequel vous aimeriez être reincarnée?

Je me prolonge dans mes enfants, me “réincarnerai” partiellement dans mes petits-enfants, et mes arrière-petits-enfants, si j’en ai. C’est la loi de la génétique. En “vieille Africaine”, j’essaie aussi de vivre de manière à laisser, le moment venu, la meilleure image de moi possible, en dépit d’erreurs que j’ai pu commettre en chemin. Mes textes sont un autre lieu de réincarnation, et je les écris dans cet esprit, souhaitant qu’ils continuent d’être lus.

Mais je ne tiens pas à créer des subterfuges dans l’illusion de tromper la mort. La finitude est précisément ce qui me pousse à dépasser les contraintes quotidiennes, à rêver plus ample et à tenter de mettre ces visions sur le papier.

Écrire vous rend-il heureuse?

Écrire est une épreuve. Chaque page est une occasion supplémentaire pour le choeur antique que je porte en moi de se déchaîner en critiques et invectives. C’est lorsque le livre est publié, lorsque j’ose enfin l’ouvrir, que je ressens du bonheur.

Chacun de mes livres me permet de résoudre une question épineuse dont je me libère enfin. Mon recueil Gestuaire par exemple est construit autour du sens que les gestes donnent aux relations interpersonnelles : en l’écrivant, j’ai compris leur beauté, leur duplicité, leur théâtre. Quoiqu’ils pèsent d’un poids singulier dans notre mémoire, et colorent notre quotidien, nous ne prenons que rarement le temps de les examiner. Je me félicite de leur avoir prêté une attention soutenue et j’en ai obtenu en retour des éclats de lumière.

Si vous pouviez parler à l'enfant que vous étiez, que lui diriez-vous?

L’enfant poussait droit : elle n’a pas besoin de mes conseils. À la jeune femme, je dirais de se traiter avec beaucoup plus de douceur et d’amour, de croire en elle-même et de ne jamais confier à d’autres le soin de donner sens à sa vie.

Quels sont vos projets pour lavenir?

Ma tâche la plus immédiate est de faire la promotion de The Neverending Quest for the Other Shore. An Epic in Three Cantos, version anglaise rédigée par le poète Alexander Dickow de La quête infinie de l’autre rive : elle vient d’être publiée par Wesleyan U. Press.

Pour une maison d’édition allemande, j’ai créé une anthologie qui comprend plusieurs poèmes de Gestuaire, à paraître au printemps prochain. Converser avec la préfacière et le traducteur, travailler sur la couverture, planifier la promotion — tout cela me demandera un certain temps.

En ce moment j’avance dans un roman, ce qui requiert l’essentiel de mon énergie créatrice. J’ai aussi à terminer au plus vite un essai qui me tient à coeur sur l’acteur franco-sénégalais Bachir Touré. Parallèlement, je travaille sur un projet de restauration des archives publiques en Sierra Leone, terre de retour depuis le 18ème siècle pour des groupes divers de personnes d’origine africaine dispersées par la traite transatlantique, ainsi que sur le Mémorial Gorée-Almadies, qui sera érigé à Dakar dans le but de commémorer les victimes de la traite transatlantique, éduquer le public sur cette tragédie et réconcilier les mémoires.

Bref, je tiens à continuer mon travail au carrefour de l’histoire et de la littérature. Mes projets me passionnent et me donnent envie de me lever matin.

Quelle est votre devise ?

Gutta lapidem cavat non vi sed saepe cadendo”. Cette phrase d’Ovide évoque l’héroïsme du geste répété, celui du rameur sur une mer démontée, celui de la femme qui repique le riz, celui de l’écrivain qui cent fois sur le métier remet son ouvrage. Elle me dit que la répétition, qui chaque fois diffère légèrement (la fameuse différance de Derrida), et non la force qui s’abat, peut contre le temps et contre l’informe.

Je l’ai retrouvée inscrite, cette sentence, sur la mosaïque d’un couloir de métro à New York, à la 42ème rue. Chaque fois que je passe devant, cette goutte de sagesse me refraîchit et me conforte dans le choix que j’ai fait de pratiquer une patience engagée.





Questo è un articolo pubblicato il 12-03-2022 alle 19:34 sul giornale del 13 marzo 2022 - 360 letture