Vivre dans une autre langue

13' di lettura 24/08/2021 - Entretien avec Franck Merger

Biographie

Franck Merger est un poète du Sud. L’Italie et l’Iran font partie de sa vie depuis de longues années; le Portugal et le Brésil y sont entrés plus récemment. Il vit depuis quelques années à Marseille, où s’entremêlent les langues et les cultures. L’amour des langues donne de la saveur à sa vie: langues de ses amitiés et de ses amours italiennes, iraniennes ou brésiliennes; langues poétiques qu’il traduit; langue française qui se fait poésie dans ses propres œuvres.

Il traduit les poètes contemporains d’Italie, d’Iran et du Brésil, pour des publications en volumes ou dans des revues. Il a publié son premier recueil en tant qu’auteur, Poésie persane, en 2019 aux Éditions de l’Aigrette. Poésie marseillaise, son deuxième recueil, est à paraître chez l’éditeur Maesltröm. Il travaille actuellement à l’écriture de son troisème recueil, Les Hommes, dont le matériau est constitué de sa vie gay, de ses joies et de ses peines, de ses amours et de ses “plans”.

Il participe à toute sorte d’événements liés à la poésie: présentations publiques, lectures de poètes, ateliers de traduction... Il est membre du comité de rédaction de la revue de poésie Phœnix.

On peut consulter son compte Facebook (Franck Merger) et son site personnel (https://dautresvoix.fr).

Entretien

Trois adjectifs qui vous décrivent le mieux.

Russe”, comme les montagnes; “sensible”, comme les terminaisons nerveuses; “soli-lunaire”, comme un être humain.

Votre mot préféré?

L’entre-deux”: ce qui se joue entre les personnes, entre les personnages, entre les langues, entre les cultures, entre soi et soi...

Le mot que vous détestez?

Comme beaucoup de monde, “gérer” – ses sentiments, sa vie privée, ses loisirs, sa vie professionnelle, etc. C’est devenu une banalité de détester ce mot issu du management.

Quand êtes-vous venu à l'écriture et à la traduction?

Je suis devenu écrivain d’un seul coup, à l’âge de six ans, quand j’ai appris à lire et à écrire, révélation considérable et bouleversante. J’ai presque immédiatement voulu écrire des mots, écrire des pages, écrire des textes. On pourrait dire que je n’ai fait que lire ou presque pendant pas mal d’années. J’ai commencé à écrire mon premier texte, un “poème” si l’on veut, à 44 ans, et j’ai publié mon premier recueil, Poésie persane, à 47 ans. J’ai donc appartenu pendant une quarantaine d’années à l’espèce assez nombreuse des “écrivains-qui-n’écrivent-pas”.

Entre-temps, au mitan de ma vingtaine, j’ai découvert l’Italie, la langue italienne, la culture italienne, la poésie italienne, les paysages italiens, etc. J’ai aussi eu un amoureux italien pendant quelques années. J’ai conçu un amour puissant et global pour l’Italie, et un amour que je ressens comme physique pour la langue italienne: dans la bouche, la gorge, dans les poumons, les oreilles... L’italien m’a donné la chance de pouvoir vivre dans une autre langue ce que je ne pouvais pas vivre de manière vitale dans ma langue maternelle, à savoir le désir gay. Quand l’amour avec mon ragazzo s’est arrêté, a émergé très vite le désir de traduire en français de la poésie italienne, de maintenir par ce “langue à langue” l’amour pour l’i/Italien.

J’ai vécu une histoire semblable, malgré des variantes, avec l’Iran et le persan.

La traduction de la poésie italienne et de la poésie persane a constitué une étape essentielle pour m’autoriser à devenir “auteur”: à force d’entrer par la traduction dans l’arrière-boutique des poètes, je me suis dit qu’il y avait là quelque chose que j’avais les moyens de faire à mon tour. Et en publiant des traductions, je me suis senti plus légitime. Tout cela a été un parcours lent et un peu tardif, mais manifestement assez caractéristique.

Le meilleur endroit pour écrire?

Je n’ai jamais écrit que chez moi, à Salon-de-Provence puis à Marseille. Je ne sais pas si c’est le meilleur endroit, mais de fait, c’est là que j’écris.

Avez-vous un rituel?

Quand je passe devant l’écran de ma tablette pour écrire ce qui fermente depuis quelque temps en moi, j’écoute de la musique et je me sers un verre de vin.

Que trouve-t-on sur votre table d'écriture?

Ma tablette, toujours. Parfois un cahier qui me sert à noter quelques idées, quelques états provisoires d’un texte, que j’ai transporté avec moi quelque temps jusqu’au moment de pianoter sur le clavier de ma tablette.

Écoutez-vous de la musique en travaillant?

Oui, presque toujours. Toute sorte de musique, selon les époques: chanson italienne, chanson pop iranienne, chanson brésilienne, fado, chanson française, musique “classique”, jazz italien...

Qui est votre premier lecteur?

Outre moi-même, j’ai deux “premiers lecteurs”: ma grande amie Niloufar et mon grand ami Matteo, qui est aussi mon ancien compagnon.

Où mènent la littérature et son enseignement?

À ce propos qu’une étudiante a écrit dans un message qu’elle m’a envoyé sur WhatsApp:

J’ai adoré aller en littérature cette année avec vous, l’année dernière également – sentir que je progressais intellectuellement, mais aussi, simplement, vous écouter nous ‘raconter’ les textes littéraires, presque comme un retour en enfance lorsque mes parents me lisaient des histoires, souvenirs merveilleux. Pour moi, cela est le plus important, car j’associerai toujours la littérature à l’émotion et au plaisir des échanges. C’est certainement l’héritage du lyrisme romantique, tant pis! Cet idéal me poursuivra malgré deux années de khâgne.”

Il y a là à la fois de la reconnaissance et une liberté, qui me font plaisir, et une réflexion sur la littérature et son enseignement, que je partage.

Quels sont les auteurs qui ont marqué votre existence?

J’ai réalisé un travail de thèse sur Aragon sans réellement comprendre ce qui m’attachait à son œuvre et à sa personne. Ce n’est que récemment que j’ai compris pourquoi Aragon – l’auteur et l’écrivain – comptait tant pour moi. Sa figure et sa poésie m’habitent toujours.

La poésie et la figure de Constantin Cavafy sont également d’une grande importance pour moi. Je possède de ses poèmes de nombreuses éditions en français et en italien.

La voix de Forough Farrokhzâd, gigantesque poétesse de l’Iran contemporain, résonne puissamment en moi.

À une certaine époque, l’oeuvre d’Hervé Guibert a considérablement modelé ma sensibilité, avec des effets positifs et des effets négatifs, qui m’ont longtemps collé à la peau.

Quel type de professeur êtes-vous?

J’enseigne la littérature en hypokhâgne et en khâgne, à de jeunes adultes de 18 à 21 ans. Les mots qui reviennent quand mes étudiants me parlent de moi sont: enthousiaste, bienveillant, humain... Ils me disent que la littérature, avec moi, ce sont des histoires. Un beau compliment que m’a récemment adressé un étudiant, c’est: “Vous avez fait sortir de moi des qualités dont je ne savais même pas que je les avais.”

Quelles sont les fautes les plus courantes de vos élèves?

Se laisser intimider par le discours qui veut que la littérature doive servir à quelque chose.

Sinon : « quelque soit les discours d’intimidation », « bien qu’elles sont », « une éloge »…

Les qualités d'un bon écrivain?

Évidemment, cette question apporte avec elle une kyrielle d’autres questions. À titre d’exemples: peut-on parler, de manière aussi essentialisante, de l’écrivain? un bon poète, est-ce la même chose qu’un bon dramaturge?

Mais je ne veux pas botter en touche. Et je répondrai donc ainsi: “Est bon écrivain celui qui parvient à donner à un lecteur au moins le sentiment que son ouvrage compte pour lui.” Ma réponse met l’accent sur la réception d’un écrivain. Le sentiment en question dépend de phénomènes très divers: imagination de l’écrivain, rythme du texte, qualités de conteur...

Le son, le bruit que vous aimez?

Sans hésitation: le bruit des vagues – de la Méditerranée.

Le son ou le bruit que vous détestez?

Le vacarme des motos “kitées”.

Un homme ou une femme pour illustrer un nouveau billet de banque?

Homère, comme une évidence.

Pasolini, comme un combat.

Forough Farrokhzâd, comme une évidence et un combat.

Le métier que vous n’auriez pas aimé faire?

Beaucoup de métiers, en réalité: nettoyeur des égouts de Paris, médecin de certaines parties du corps (dentiste, urologue...), soldat, policier, commerçant...

La plante, l’arbre, l’animal dans lequel vous aimeriez être reincarné?

Je ne m’attendais pas à cette question. Je n’ai pas de désir de réincarnation, en fait. Je peux néanmoins répondre que j’ai un goût vif pour les tulipes, d’origine orientale, et pour les figuiers – la tulipe pour sa beauté et son histoire romanesque, le figuier pour sa vigueur et sa générosité.

Qu'est-ce que c'est que la poésie d'après vous?

Je ne sais pas ce que c’est, “la” poésie. Quel point commun entre un recueil de haïkus et une épopée, un poème franchement pornographique et la poésie scientifique, la poésie orale et la poésie en langue des signes? J’aurais spontanément tendance à donner la réponse nominaliste bien connue: est poésie ce qui s’appelle poésie en un lieu donné et à une époque donnée.

Traduire c'est trahir un peu?

Traduire, c’est écrire à nouveau.

Qu'aimez-vous de l'Italie et des Italiens?

La langue italienne me fait un effet puissant, que je l’entende ou la parle. Je pourrais évidemment évoquer sa forte musicalité, liée à la triple nature de son accent et à ses sonorités, et ce ne serait pas erroné, mais il y a aussi un imaginaire de la langue qui dépasse largement cet aspect.

Les Italiens”? Qu’est-ce que c’est, un Italien? Ce que j’aime des Italiens? Un jeu de rôles imaginaire, très franco-italien: un Italien est, plus qu’un Français, joyeux et sensuel, par exemple.

Quels sont les traits que vous préférez de la culture iranienne?

Deux traits qui sont très tangibles et bien observables. D’une part, l’hospitalité à l’égard des étrangers: l’hospitalité iranienne, hors norme, sans doute en partie parce qu’elle n’a pas (encore) été usée jusqu’à la corde par le tourisme de masse comme dans d’autres pays, fait de tout séjour en Iran une expérience extraordinaire. Tout Iranien considère comme de sa responsablité personnelle qu’un étranger soit heureux et émerveillé dans son pays le temps de son séjour. D’autre part, l’omniprésence de la poésie dans la société iranienne, dans toutes les strates de la société et dans toute sorte de pratiques sociales et culturelles. En voici un exemple très concret: beaucoup de chauffeurs routiers peignent une strophe poétique, souvent de leur composition, à l’arrière de leur camion.

Si vous pouviez parler à l'enfant que vous étiez, que lui diriez-vous?

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle.” (Aragon)

Si Dieu existe, qu’aimeriez-vous, après votre mort, l’entendre vous dire?

Je ne crois pas que Dieu existe, mais je répondrai quand même...: “Tu ne t’en es pas trop mal sorti” – ce qui serait un trait d’humour, de la part de Dieu accueillant un homme en ses territoires.

Quels sont vos projets pour l'avenir?

Publier un recueil d’écriture collective, constitué de textes courts, surtout des poèmes, signés de différentes personnes de mon entourage, auteurs ou pas, sur le thème des langues, plus exactement sur une langue qui compte pour ces personnes, mais qui n’est pas leur langue maternelle. Ce recueil s’intitule Le Langue à langue.

Achever et publier mon troisième recueil poétique, Les Hommes, sur mon expérience gay, avec son histoire, ses heurts et ses joies.

Achever et publier la traduction de poèmes d’Umberto Fiori (en collaboration avec Filomène Giglio) et Paulo Leminski (en collaboration avec Lorena Vita Ferreira).

Un réveil avec un poème, lequel choisiriez-vous demain matin?

Sans hésitation, un poème érotique de Cavafy, accompagné de sa traduction en italien, dans la belle édition Crocetti de 1983, avec de superbes dessins de Ghiannis Tsaruchis et une brillante préface de Vittorio Sereni. Cette édition m’a été offerte par mon ex ragazzo italien. Italie, Grèce, Méditerranée orientale, traduction, désir, érotisme, amour... Voilà de beaux territoires pour la poésie.

Quelle est votre devise?

Je n’ai pas de devise et je n’en ai jamais eu, je crois bien. Une devise, cela fige une pensée vivante et instable en un mot d’ordre, me semble-t-il.

(Réponses apportées le 21 août 2021 à Filippos,

hameau situé non loin de Chania / La Canée, à l’ouest de la Crète)


di Michele Peretti
redazione@viverefermo.it







Questo è un articolo pubblicato il 24-08-2021 alle 09:13 sul giornale del 24 agosto 2021 - 517 letture

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